Dans le brouillard londonien, la régulation crypto prend des allures de grand écart. D’un côté, la FCA continue de serrer la vis sur la promotion des crypto-actifs au nom de la protection des investisseurs. De l’autre, la Bank of England adoucit enfin sa position sur les stablecoins.
Deux signaux contraires, un même pays, et une question, le Royaume-Uni veut-il vraiment rester dans la course
Le piège du zèle réglementaire
Franchement, l’intention de départ n’a rien de mauvais. La Financial Conduct Authority veut éviter les excès qui ont conduit à tant de pertes pendant les bull runs. Résultat, chaque plateforme opérant au Royaume-Uni doit afficher un avertissement visible et normalisé, faire remplir un questionnaire de compréhension des risques, imposer un délai de réflexion de 24 heures aux nouveaux investisseurs et bannir les offres promotionnelles du type “parrainez un ami”. Une sorte de parcours du combattant sous couvert de pédagogie.
Mais pour Arjun Sethi, co-CEO de Kraken, ce zèle tourne à l’absurde. Dans une interview au Financial Times, il compare ces avertissements à ceux qu’on trouve sur les paquets de cigarettes, “use this and you’re going to die”. Selon lui, ces contraintes freinent les transactions alors que la vitesse est cruciale quand les prix bougent. Et au final, ce sont les investisseurs eux-mêmes qui y perdent.
Kraken affirme d’ailleurs que ses clients britanniques ont accès à une offre bien plus limitée que celle disponible aux États-Unis, conséquence directe de ces règles. Autrement dit, la prudence excessive de la FCA aurait transformé le Royaume-Uni en zone ralentie. Et là, on ne parle pas seulement d’image, moins de produits, moins de liquidité, moins d’innovation.
Kraken just slammed the UK’s “14-step” crypto disclosure rules, saying they choke user activity and slow the market.
⚠️ Regulation should protect, not paralyze.
Keep an eye on how this reshapes retail trading in the UK.
— Crypto June 💎🎯 (@CryptoJune777) November 12, 2025
Le virage mesuré de la Bank of England
Pendant que la FCA ferme les robinets, la Bank of England fait mine d’en ouvrir un. Dans ses dernières propositions, la banque centrale accepte désormais que les émetteurs de stablecoins puissent investir jusqu’à 60 % de leurs réserves dans de la dette publique à court terme, tout en gardant 40 % des fonds sous dépôt non rémunéré à la Banque d’Angleterre. Un pas important quand on se souvient qu’en 2023, la BoE voulait forcer ces acteurs à déposer la totalité de leurs actifs sur des comptes sans intérêt.
“Nous avons écouté les retours”, a reconnu Sarah Breeden, vice-gouverneure à la stabilité financière. L’autorité maintient cependant des plafonds stricts, 20 000 livres pour un particulier, 10 millions pour une entreprise, avec des exemptions possibles pour les grands acteurs. Ces limites sont censées être temporaires, levées une fois les risques de stabilité écartés.
Ce changement illustre une inflexion, le Royaume-Uni reconnaît désormais que les stablecoins font partie du paysage monétaire moderne. Le pays reste méfiant, certes, mais il admet que bloquer leur usage reviendrait à s’exclure de l’économie numérique mondiale.
Entre friction et assouplissement
Au fond, ce qui se joue, c’est l’identité financière du Royaume-Uni post-Brexit. Un pays qui veut rester un hub mondial tout en affichant sa rigueur face au risque. Sauf que voilà, à force de prudence, il pourrait se couper de la dynamique même qu’il prétend encadrer.
La FCA défend une approche “protectrice” du consommateur, mais finit par freiner l’accès aux produits innovants. La BoE, elle, commence à desserrer l’étau sur les émetteurs, consciente que la compétitivité passe aussi par la flexibilité. Deux régulateurs, deux tempos, et entre eux, une industrie crypto qui avance à cloche-pied.
Coinbase a d’ailleurs salué le geste de la banque centrale tout en regrettant que la limite de 60 % reste trop timide. Selon son vice-président Tom Duff Gordon, le secteur espérait jusqu’à 80 % pour aligner le Royaume-Uni sur les standards américains. En clair, Londres reste prudente quand Washington accélère.
Vers un équilibre encore incertain
En pratique, le Royaume-Uni teste un équilibre fragile entre stabilité et innovation. Le pays veut rassurer les investisseurs institutionnels sans étouffer les particuliers, protéger sans paralyser, réguler sans rater la vague. Mais dans un marché qui avance à la vitesse du code, chaque délai réglementaire coûte des parts de marché.
La FCA promet déjà d’évaluer ses règles au fil du temps. La BoE, elle, parle d’un cadre “évolutif”. Tout est dans la nuance. Reste à voir si cette nuance suffira à retenir les acteurs crypto qui, eux, n’attendent jamais très longtemps.
La fin du film n’est pas écrite. Le Royaume-Uni avance sur un fil entre sécurité et audace. Et mine de rien, c’est peut-être là que se joue sa place dans le futur monétaire global.
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