Jamais autant de dollars numériques n’avaient circulé dans la crypto. En franchissant les 300 milliards de capitalisation, les stablecoins ne sont plus un outil technique. Ils deviennent la colonne vertébrale de l’écosystème, avec un poids qui commence à inquiéter jusque dans la finance traditionnelle.

L’explosion silencieuse des stablecoins

Alors que Bitcoin capte la lumière en franchissant de nouveaux records, les stablecoins avancent sans bruit. Le cap des 300 milliards a été dépassé début octobre, porté par la reprise du marché. Tether domine largement avec près de 176 milliards, soit plus de la moitié du secteur. USDC suit avec environ 74 milliards. Et derrière, un outsider bouscule la hiérarchie, USDe, l’actif d’Ethena basé sur une mécanique delta-neutre, déjà au-delà des 15 milliards. DAI, plus ancien, reste autour de 5 milliards.

Ces masses ne sont plus anecdotiques. Leur valeur dépasse déjà le PIB de plusieurs pays européens. Et contrairement aux tokens volatils, leur croissance n’est pas alimentée seulement par la spéculation. Ils sont devenus la monnaie de référence pour les traders, la liquidité de la DeFi et de plus en plus un outil de paiements. Les flux on-chain liés aux stablecoins dépassent aujourd’hui ceux de nombreux réseaux bancaires classiques, preuve que la frontière entre finance crypto et finance traditionnelle s’effacent.

L’adoption accélérée par paiements et régulation

Leur succès tient aussi à leur simplicité. Ils offrent un dollar programmable, utilisable sans intermédiaire. Stripe a lancé ses tests de règlement direct en USDC, Visa et Mastercard explorent déjà le préfinancement en stablecoins dans leurs réseaux. Les expérimentations sont encore limitées, mais la direction est claire. Pour les marchands, c’est moins de frais et des règlements quasi instantanés.

Dans certaines régions, l’usage est encore plus concret. En Amérique latine, en Turquie ou au Nigeria, les stablecoins servent d’échappatoire à l’inflation. Cette dollarisation discrète échappe au contrôle des banques centrales locales et renforce la demande mondiale pour ces jetons.

La régulation, loin de freiner le phénomène, l’accélère. Aux États-Unis, le GENIUS Act impose des réserves en cash et en Treasuries. Aussi, avec divulgations mensuelles et interdiction des intérêts. En Europe, MiCA est déjà en vigueur depuis 2024. Le Royaume-Uni prépare un régime spécifique via la BoE et la FCA, tandis que Singapour et Hong Kong ont déjà instauré des licences dédiées. Ces cadres rassurent les investisseurs institutionnels, qui voient désormais dans les stablecoins des instruments presque “banquarisés”.

Les risques d’un succès trop rapide

Reste que cette croissance pose des questions. Tether détient plus de 127 milliards en bons du Trésor américain, devenant l’un des plus gros détenteurs privés. Pour certains, c’est la preuve d’une solidité inédite. Pour d’autres, un risque systémique, si un acteur privé géant venait à vaciller, l’impact se ferait sentir au-delà de la crypto.

Les modèles plus expérimentaux ajoutent une dose d’incertitude. USDe repose sur des positions de couverture via les marchés de dérivés. Tant que les conditions sont favorables, le système tient. Mais une inversion durable des funding fees pourrait le fragiliser. Le précédent de FDUSD, qui a brièvement perdu sa parité ce printemps, rappelle que même une perte temporaire de l’ancrage peut déclencher des vagues de panique.

Il y a aussi le sujet du seigneuriage. Avec les taux actuels, les émetteurs engrangent des profits colossaux grâce aux réserves en Treasuries et ces gains ne sont pas redistribués aux détenteurs, ce qui nourrit les débats sur l’équité du modèle. Les plateformes compensent en offrant des rendements via des programmes maison, mais cela entretient la confusion entre finance régulée et finance expérimentale.

Un cap symbolique, et après

Ce franchissement des 300 milliards montre que les stablecoins ne sont plus périphériques. Ils sont devenus le carburant principal de la finance crypto, et pour des millions d’utilisateurs, une version accessible du dollar. Mais à mesure que leur poids grandit, ils attirent l’attention des régulateurs et des gouvernements.

La question n’est plus de savoir si les stablecoins sont utiles. Elle est de déterminer jusqu’où ils peuvent croître avant d’être traités comme un risque systémique global. Pour l’instant, l’histoire ressemble à une expansion inarrêtable. Mais demain, entre 500 milliards et un trillion, qui aura réellement le contrôle de cette masse monétaire parallèle ? Rien n’est joué.


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Esteban Durant
Esteban Durant

Trader en crypto-actifs depuis plusieurs années et passionné par l’univers décentralisé, je combine analyse technique, compréhension des fondamentaux et suivi macroéconomique pour naviguer efficacement sur les marchés volatils. J’ai découvert le Bitcoin en 2016, mais c’est en 2018, en pleine... Lire la suite

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